Les accords souvent résumés sous l’expression « minerais contre sécurité » n’ont pas surgi brutalement en 2025.
Ils s’inscrivent dans une dynamique engagée plus tôt, formalisée dès 2023 par le BRIDGE to DRC Act1, dans lequel le Congrès américain qualifie explicitement l’accès aux minerais congolais de priorité stratégique et sécuritaire, notamment face à la domination chinoise des chaînes d’approvisionnement.
Les annonces et échanges diplomatiques observés au cours de l’année 2025, autour de juillet, apparaissent ainsi comme une phase d’accélération, plutôt que comme un point de départ.

La fin de l’année 2025 marque surtout une formalisation politique et diplomatique2, avec notamment la signature, le 4 décembre 2025 à Washington, des Accords pour la paix et la prospérité entre la République démocratique du Congo et le Rwanda.
De quels « accords de Washington » parle-t-on, au juste ?
L’expression « accords de Washington » circule abondamment, au point de devenir ambiguë.
Elle recouvre en réalité deux séquences distinctes, souvent amalgamées.
D’une part, des engagements politiques et sécuritaires conclus à Washington entre la RDC et le Rwanda, portés au plus haut niveau par les chefs d’État, dans un contexte de désescalade régionale.
D’autre part, des accords de coopération économique et stratégique entre la RDC et les États-Unis, signés au niveau ministériel, portant sur les minerais dits critiques, les chaînes d’approvisionnement et l’appui sécuritaire.
Ces deux dynamiques ne sont ni équivalentes ni interchangeables.
Elles s’inscrivent toutefois dans un même moment stratégique, où l’urgence sécuritaire régionale crée les conditions politiques d’une accélération des partenariats économiques.
Les distinguer permet de comprendre comment sécurité et économie se répondent, sans les confondre ni les réduire l’une à l’autre.
Début 2026, en revanche, voient apparaître les premières concrétisations visibles, à travers des mouvements d’actifs et l’activation de consortiums d’investissement.
Cette chronologie est essentielle : elle montre que nous ne sommes pas face à une décision improvisée, mais au résultat d’un processus engagé plusieurs mois plus tôt, dans un environnement sécuritaire et stratégique déjà dégradé.
Ce qui n’a pas changé : la centralité des minerais congolais
Les minerais congolais n’ont jamais cessé d’être stratégiques. Ce qui change périodiquement, c’est le contexte dans lequel la RDC négocie.
Lors de la libéralisation du secteur minier, au début des années 2000, le pays sortait d’une période marquée par :
- un État économiquement affaibli,
- des institutions fragiles,
- une urgence financière permanente.
C’est dans ce contexte que furent conclus des accords très contrastés : certains ont structuré durablement le secteur, d’autres ont donné lieu à des contentieux, des suspensions ou des retraits précipités.
Quand le partenariat fonctionne : le cas Tenke Fungurume Mining
Il est essentiel de le dire sans ambiguïté : tous les partenariats miniers ne se valent pas.
Le projet Tenke Fungurume Mining (TFM) constitue, à ce jour, l’un des exemples les plus solides de partenariat minier en RDC.
Les faits publics sont clairs :
- une phase de développement et de construction engagée au milieu des années 2000, sous l’impulsion initiale de Phelps Dodge ;
- des investissements cumulés estimés entre 3 et 5 milliards USD, selon les extensions successives ;
- une durée de développement de plus de 15 ans, incluant exploration, construction, montée en régime et expansions ;
- la création d’infrastructures lourdes (usines, énergie, routes, logistique) ;
- et une capacité à absorber les révisions successives du Code minier, sans retrait brutal ni arbitrage majeur.
TFM illustre une réalité souvent occultée : 👉 un projet bien structuré peut survivre aux réformes, précisément parce qu’il s’inscrit dans une logique industrielle de long terme.
Le cycle de vie d’une mine : là où tout se joue

Un projet traverse généralement plusieurs phases : exploration, études de faisabilité, construction (CAPEX lourd), montée en régime, exploitation mature, puis déclin et réhabilitation de l’écosystème.
TFM a traversé toutes ces phases, y compris les plus risquées et capitalistiques.
Ce point est central pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui.
Quand le modèle déraille : dossiers polémiques et partenariats fragiles
À l’opposé, certains dossiers ont suivi une trajectoire bien différente.
Le cas Platmin / Mutoshi est régulièrement cité comme exemple de partenariat devenu conflictuel :
suspensions et retraits de permis, accusations croisées, faible matérialisation industrielle comparée aux annonces initiales.
(Les montants effectivement investis, comme les responsabilités exactes, restent débattus et difficiles à établir publiquement.)
La différence avec TFM est nette :
peu d’infrastructures structurantes, forte dépendance aux décisions administratives, rentabilité fragile, sortie rapide plutôt que montée en puissance.
Ces dossiers rappellent que tous les investissements ne franchissent pas la phase critique de construction.
2026 : même faiblesse, mais des actifs déjà mûrs
Début 2026, la RDC se retrouve dans une situation paradoxale :
l’État est affaibli par la guerre et l’urgence sécuritaire,
mais les principaux actifs miniers sont déjà construits.
Routes, usines, permis et études géologiques existent.
Les phases les plus risquées ont souvent été financées par d’autres acteurs, à d’autres moments.
Cela change radicalement la nature des investisseurs qui arrivent.
Pourquoi les États-Unis viennent en consortiums, et non seuls ?
Une question mérite d’être posée franchement :
si les États-Unis sont la première économie mondiale, pourquoi ne viennent-ils pas avec un acteur industriel unique, comme par le passé ?
Plusieurs raisons plausibles se dégagent :
- dilution du risque politique,
- logique financière dominante,
- alignement géopolitique sans exposition directe,
- ciblage d’actifs déjà en phase d’exploitation mature.
👉 Autrement dit : on n’investit plus pour créer,
👉 on investit pour capter un cash-flow existant.
Le sujet qui va monter : l’impunité fiscale

Le schéma met en regard les diagnostics du FMI (2021, 2024) et l’architecture fiscale des accords stratégiques récents. (Under The Hat, 2026)
C’est ici que, selon moi, le débat public devrait se déplacer dans les mois à venir.
Les mécanismes associés aux négociations minières en contexte de fragilité — stabilités fiscales étendues, régimes dérogatoires, clauses de sécurisation juridique — sont documentés de longue date par les institutions internationales.
Le FMI, dès 20213, les identifie comme sources structurelles d’érosion des recettes. Son rapport de 2024 sur la RDC confirme que, malgré la hausse des recettes minières, la pression fiscale reste très inférieure à son potentiel, avec un écart dépassant 10 points de PIB4.
Le problème n’est donc pas l’absence de ressources, mais leur captation effective.
L’accord de partenariat stratégique ne parle pas d’« impunité fiscale », mais prévoit des stabilités et incitations ciblées pour des projets dits stratégiques.
Il serait prématuré d’y voir une immunité formalisée.
Mais l’incohérence est là :
👉 tandis que le FMI appelle à réduire la discrétion fiscale et élargir l’assiette,
👉 les accords stratégiques continuent de recourir à l’exception fiscale comme levier géopolitique.
C’est dans cet écart que s’installe, historiquement, ce que l’on qualifie a posteriori d’impunité fiscale — non comme accusation morale, mais comme résultat prévisible d’un mode opératoire connu.
Ce que cette séquence révèle
La RDC ne vit pas une rupture historique.
Elle traverse une accélération d’un cycle ancien, sous pression sécuritaire.
Les acteurs ont changé de forme (consortiums), pas forcément de logique.
Les projets réellement structurants existent déjà — et ce sont eux qui attirent.
La vraie question n’est donc pas s’il y aura des investissements,
mais qui a financé la phase risquée, qui capte la phase rentable,
et quelles contreparties resteront au pays.
Mot de la fin
La grenouille n’annonce pas la pluie par pessimisme, mais parce qu’elle connaît son bocal.
Cet article n’est ni un procès, ni un manifeste.
C’est une lecture informée d’une dynamique en cours — avant que les clauses les plus importantes ne deviennent invisibles derrière les communiqués.
- Building Relationships and Increasing Democratic Governance through Engagement to DRC Act of 2023 (BRIDGE to DRC Act of 2023) (Télécharger le document) ↩︎
- Strategic Partnership Agreement Between the Government of the United States of America and the Government of the Democratic Republic of the Congo (Télécharger le document) ↩︎
- Tax Avoidance in Sub-Saharan Africa’s Mining Sector (African and Fiscal Affairs Departments, International Monetary Funds, 2021) (Télécharger le document) ↩︎
- Rapport du FMI no. 24/227 RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU CONGO (Le département
Afrique, International Monetary Funds, 2024) (Télécharger le document) ↩︎